C’est peut être un « manifeste »
Dans un de ses derniers billets, Jim Roche s’est demandé si se lancer dans la photographie était une « erreur totale ». C’est effectivement une question légitime pour tous ceux qui observent le monde de l’art photographique aujourd’hui.
La photographie est bien un art universel: cela reste ma conviction intime. Au départ, d’ailleurs, mon projet de galerie est né d’un constat tout simple : « J’ai ce lieu incroyable, parfait pour exposer de l’art. Ce devrait être l’art que j'aime, et je veux le partager. » Et hop, je crée une galerie d’art.
Les murs vides ( photo de la maison, éditée avec AI)
Une fois cette évidence posée, j’ai dû me confronter à la réalité. J’ai passé des mois à visiter des galeries, à échanger avec des photographes et à essayer de comprendre les modèles économiques, les défis et l’ensemble de l’écosystème. Et oui, je vois exactement ce que Jim explique.
J’ai vu la froideur et l’atmosphère intimidante des galeries traditionnelles, tout comme les approches de différents collectifs d’artistes à travers plusieurs pays et cultures. Mon parcours personnel m’a permis de mieux comprendre et analyser les rituels des modes, du monde du luxe et des grands collectionneurs, ainsi que le modèle corporate des entreprises mécènes.
Le décalage est profond. J’ai vu ces éclairages parfaits, ces discours élitistes et des prix astronomiques, mais j’ai souvent ressenti un manque d’âme et de partage. L’art était là, mais le « lien » était rompu.
Ma réponse à Jim est simple : l’erreur n’est pas le médium, mais le moule. Nous sommes coincés avec un modèle développé il y a des siècles, conçu pour s’adresser uniquement à un public d’acheteurs riches et « bien informés ». Les artistes restent fortement dépendants des marchands d’art et des sponsors. De l’autre côté du spectre, l’économie numérique a donné naissance à un modèle de « fast fashion » : des imprimés standardisés et bon marché sélectionnés par couleur, taille et thème.
Entre ces deux extrêmes, une question clé demeure : qu’en est-il de l’artiste et de l’art lui-même ? J'essaie modestement de répondre à cette question avec le modèle que je construis pour la Galerie Bokeh. Je ne prétends pas avoir toutes les réponses ni le pouvoir de résoudre seul un système perturbé. J'espère simplement ajouter mon petit caillou à la pile.
1. Une réponse économique : Le modèle solidaire 90/10
Le problème : Le modèle traditionnel de galerie est une impasse financière où l’artiste porte le risque tandis que la galerie prend la part du lion. De plus, après avoir discuté avec de nombreux galeristes, il semble que même cette « part du lion » devienne maigre et insoutenable pour les lieux eux-mêmes.
La réponse : La Galerie Bokeh est une association à but non lucratif. Nous remplaçons la classique commission à 50/50 par un modèle basé sur la solidarité de production. La structure fonctionnera selon un processus transparent en trois étapes :
• Pas de "Pay-to-Play" (Pas de ticket d'entrée) : La galerie avance les coûts réels de l’exposition (impressions si nécessaire, encadrement, scénographie et édition). L’artiste n’est plus contraint de porter seul un lourd fardeau financier, et on ne lui demandera jamais d’argent pour avoir le droit d'exposer son travail.
• Amortissement d’abord : Les toutes premières ventes servent à rembourser ces coûts de production réels. Nous refusons de faire des économies sur la qualité, mais nous évitons les dépenses somptueuses. Notre modèle est conçu pour offrir les meilleures conditions d’impression et d’édition à des coûts raisonnables et justifiables. Nous produirons en interne si possible.
• 90% pour le créateur ensuite : Une fois les frais couverts, 90% du produit des ventes va directement à l’artiste. Les 10 % restants reviennent à l’association pour continuer à faire vivre le lieu et investir dans les prochaines expositions.
C’est un choix délibéré d’aligner notre structure sur nos valeurs : replacer le créateur au centre du modèle économique.
2. Le cœur du projet : L’exposition et le tirage
Le problème : Dans un monde dicté par le numérique, la «vérité physique» de la photographie se perd. Les images sont consommées sur des écrans lumineux. Elles sont rapides, plates, jetables, ou perçues comme de simples produits de «décoration» standardisés. Personnellement, je n'ai jamais ressenti une émotion qui me coupe le souffle devant une image de la taille d'un téléphone portable couverte de petits cœurs bisous flottants. Mais je m’arrête encore pour admirer et ressentir quand je visite une expo ou quand je feuillette un livre d’art, pour plonger dans la lumière, le grain, la sensation. Pour vibrer avec l’humanité, la douleur, la beauté, la surprise, l’instant, le silence, la joie, la couleur et l’histoire.
La réponse : Chez Galerie Bokeh, l’exposition reste le cœur battant, et le « Tirage de Labo » (qu’il soit argentique ou numérique) sa pièce maîtresse.
• Le labo comme origine : Nous continuons à croire que l’essence même de la photographie est ce qui sort du labo, là où s’exprime la pleine intention du photographe. C'est un objet physique qui a une texture, une profondeur et une âme. Notre mission principale est de présenter ces œuvres dans un environnement qui respecte leur intégrité et offre aux visiteurs les meilleures conditions pour les vivre pleinement.
• L’exposition comme expérience : Une exposition n’est pas seulement des photos sur un mur ; c’est une rencontre physique entre la vision d’un créateur et le regard d’un spectateur. Tout dans la galerie (l'éclairage, la scénographie, les vieilles pierres) est conçu pour magnifier l'œuvre de l'artiste.
Le photographe et sa création sont au centre absolu de chaque décision que nous prenons.
La galerie comme je l’imagine ( photo de la maison, éditée avec AI)
3. L'écosystème de soutien : Compléter la vision de l'artiste
Le problème : Trop souvent, le dialogue entre l’artiste et le public s’arrête à la porte de la galerie. L’œuvre est soit achetée (et disparaît dans une collection privée), soit simplement ignorée.
La réponse : Nous pensons que la proposition de l’artiste doit être complétée par un écosystème complet de soutien. Ce ne sont pas des distractions ; ce sont des ponts. Au-delà de fournir une alternative abordable à ceux qui ne peuvent pas encore acheter une impression, ils prolongent l'expérience du visiteur et offrent une autre lentille à travers laquelle comprendre le point de vue de l'artiste.
Ne détestez-vous pas voir des livres d’art exposés scellés sous du plastique ? Je veux que les gens touchent le papier
Les premiers prototypes de zine
• Le Café Culturel : Nous remplaçons le modèle de la « galerie silencieuse » par un lieu chaleureux et vivant. À travers des rencontres, des échanges physiques et virtuels avec les artistes, et des moments intimistes dans le patio du jardin, nous donnerons une voix au photographe. Les livres photo et les zines seront à disposition pour accompagner une boisson après la visite, ou pour donner envie aux clients du café de franchir le pas de l'exposition.
• Une présence multimedia : De nos murs physiques en Provence à notre communauté numérique sur Substack, chaque outil que nous utilisons n’a qu’un seul but : servir l’œuvre et veiller à ce que le message du photographe soit entendu au-delà des frontières.
• Et plus encore à venir : À mesure que la rénovation de la maison atteindra les étages supérieurs, on se lancera aussi dans des résidences d’artistes. Appels à projets, événements privés, petits festivals : nous avons hâte d’explorer des idées créatives et stimulantes pour continuer à défendre la photographie en tant qu'art majeur.
4. Le lieu : Nos vieilles pierres
Je ne peux pas expliquer la démarche de la galerie sans parler du lieu. Je sais que lorsque je lâche le mot « hôtel particulier du XVIIIe siècle », cela sonne immédiatement élitiste. Pourtant, il se trouve que c’est ma maison de famille, dans une petite ville, et honnêtement, si vous la voyiez aujourd’hui, elle est loin d’être intimidante !
Mon but est simplement de faire revivre l’esprit des années 70 (des années 1770, bien sûr!) pour que ces murs en pierre et ces hauts plafonds soient réchauffés par une photographie d'exception et le soleil de Provence.
La Galerie Bokeh n’est pas un «Cube blanc». C’est un lieu d’hospitalité qui a une âme, conçu pour accueillir des créations habitées. Nous remplaçons la culture de la « Liste de prix » par une culture du « Ouvert à tous », où l’histoire de l’image et la démarche de l’artiste comptent plus que le prestige des murs.
Conclusion : Pas une « erreur totale », mais une vision
Se lancer dans la photographie n’était pas une erreur, Jim. C’était une vocation qui nécessitait simplement un foyer où l’artiste est traité comme un partenaire, et non comme un produit, et où le spectateur est invité à ressentir, et pas seulement à acheter.
L’émotion d’un tirage de labo sous la lumière de la Provence est intemporelle. J’essaie juste d’apporter mon petit caillou à l’édifice, un zine et une expo à la fois.