Dans les usines à images contemporaines, le paradoxe de l’ennui
En franchissant le seuil du C/O Berlin, dans l'ancien Amerika Haus, je m'attendais à être transportée. Pourtant, c'est un sentiment inattendu qui m'a saisie : je me suis ennuyée. Malgré le prestige immense de cette institution, à force de voir un trop plein de dispositifs technologiques, chacun plus recherché que le précédant, j'ai fini par ne plus voir les œuvres. Perdue dans cette surenchère scénographique, je me suis aussi rendue compte que les codes visuels (alignements hypnotiques, jeux d'ombres étudiés et structures centrales) m'étaient déjà trop familiers.
Mes récentes visites autour du monde confirment l'existence d'une véritable mode scénographique globale qui finit par saturer le regard :
• L’alignement hypnotique : Cette répétition de cadres, comme la série circulaire observée à Berlin, crée un rythme visuel très efficace. Cela m’a aussitôt rappelé l’expo Innervisions au TOP Museum à Tokyo. Mais au final, je me souviens de la scène d’ensemble, certes magnifiquement “instagrammable”, mais plus du tout des œuvres photographiques exposées. Le même dispositif, dans de nombreux lieux, pour présenter des artistes pourtant talentueux et très différents les uns des autres, finit par diluer le sens de la création et lisser l'émotion.
Image Objet
• L’image-objet : La tendance consistant à transformer le tirage papier en un dispositif lumineux ou numérique (comme je l'ai vu encore à Tokyo ou à Paris au musée Albert Khan) renforce l'impact visuel de l'accrochage, mais risque de transformer l'œuvre en un simple objet de décoration technologique.
Le constat est d’ailleurs troublant : pourquoi utiliser les mêmes dispositifs pour des archives du XIXe siècle au Musée Albert Kahn et pour de la photographie contemporaine à Tokyo ou Berlin ?
À force de vouloir cocher les cases de la modernité esthétique standardisée, la scénographie devient un filtre qui entrave le dialogue direct avec l'image. À Albert Kahn, la mise en scène servait encore un parcours narratif. La dispersion des pavillons dans les jardins, et le fait même de sortir puis d’entrer dans chaque lieu, permettait aussi un reset mental entre deux expositions. De plus, tout le propos s’appuie sur un même fond d'archives photographiques. En revanche, au C/O Berlin, en passant d’une salle à l’autre sans sas de respiration, le contenant dévore le contenu.
Plus haut, plus vite, plus fort
Le contenu n'a qu'une seule issue : frapper de plus en plus fort l'œil et l'esprit du visiteur. Cela conduit à une autre forme d'escalade : une nécessité de choquer, de solliciter, ou de cocher toutes les cases en dénonçant les excès, les aberrations et les injustices du monde moderne.
Je suis sorti de cette visite sans me souvenir d'une seule photo précise. Je ne m'attardais ni sur un grain, ni sur une lumière, ni sur une couleur. J'ai ressenti de l'émotion et de la compassion pour les intentions et les messages de certains photographes. J'ai visité une exposition sur les thèmes des excès et injustices d'aujourd'hui, mais je n'ai pas vu leur création artistique.