Ode au gris

 

“Les eaux bleues grises de la Méditerranée gardent les secrets des siècles passés, chuchotés par les vagues."

Samedi dernier, je me suis accordé un moment pour rattraper les expositions qui figuraient tout en haut de ma liste, mais que je n'avais absolument pas eu le temps de voir durant ma semaine ultra-chargée aux Rencontres d'Arles.

Les deux expos que je voulais absolument voir se tenaient à l'abbaye de Montmajour, un lieu tout simplement magique. Imaginez un éperon rocheux posé entre Arles et Tarascon, choisi par des ermites aux alentours de l'an 1000, devenu au fil des quatre siècles suivants un hermitage troglodytique puis une imposante abbaye romane provençale.

En franchissant l'épaisse entrée de pierre, on plonge dans la crypte intérieure avant de remonter un long couloir pentu pour émerger sur le plateau de l'église.

L'ouverture du déambulatoire

De là, on accède au cloître médiéval. Les expositions sont installées dans l'ancienne cuisine et le réfectoire du monastère.

Le cloître

La première exposition était consacrée à Anne-Lise Broyer. Vous ai-je déjà dit que le gris était devenu ma couleur préférée?

Ses photographies issues des quatre coins de la Méditerranée sont à la fois d'une délicatesse inouïe et d'une force brutale. On voyage avec elle à travers l'Afrique du Nord, le Moyen-Orient, l'Italie, la Grèce, la Turquie… On y croise des lieux et des visages d'hier et d'aujourd'hui, pour plonger dans cette même mer depuis une douzaine de rivages différents. Alors que tant de monde ne jure que par le bleu mythique de la Méditerranée, elle nous révèle les nuances infinies et subtiles de ses vagues grises.

Anne-Lise Broyer /1

C'est une exposition faite pour flâner et méditer, un espace pour réfléchir au nom originel : Mare Nostrum, notre mer, ce bien commun partagé par tant de cultures et de peuples à travers les siècles.

Anne-Lise Broyer /2

Anne-Lise Broyer /3

La seconde exposition, signée Ayana V. Jackson, proposait un registre totalement différent. Les tirages grand format sont visuellement saisissants et impeccablement scénographiés, abordant des thèmes essentiels autour des archives coloniales et de la réappropriation de l'identité des femmes noires. La recherche et le propos narratif derrière ses images sont incontestablement puissants et captivants.

A.V. Jackson/ 1

Pourtant, cette visite a définitivement confirmé cette intuition : la photographie de mise en scène ne me touche pas. Je suis sortie de l'exposition avec le sentiment tenace qu'il manquait quelque chose. L'histoire qu'elle cherche à raconter est passionnante, et j'avais envie d'en savoir plus, mais les tirages encadrés m'ont semblé insuffisants à eux seuls. La portée de son projet demande la profondeur d'un livre, d'un essai ou d'un film documentaire pour pouvoir pleinement respirer et déployer tout son potentiel.

A.V. Jackson /2

Et puis, une pensée dérangeante n'a cessé de me trotter dans la tête. Chaque composition est tellement hyper-contrôlée, chaque décor, costume et éclairage si minutieusement calculé qu'il évoque la structure d'un prompt d'IA complexe. Quand la mise en scène devient à ce point synthétique, une question troublante surgit : si on lui fournissait les bons paramètres, une intelligence artificielle ne produirait-elle pas exactement la même chose ?

A.V. Jackson /3

Là où les gris silencieux de Broyer capturent l'âme brute et imprévisible de la Méditerranée, le monde mis en scène par Jackson m'a fait admirer le concept intellectuel, tout en me laissant assoiffée de réalité.

 
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