Ce week-end, j'ai décidé de changer d'air et de faire un tour au musée du Jeu de Paume à Paris. Bien avant que l'ancienne gare d'Orsay ne devienne le magnifique musée que l'on connaît, le Jeu de Paume était dédié à la peinture impressionniste. Aujourd'hui, c'est un espace entièrement consacré à la photographie et aux arts visuels.
La première des deux expositions présentées s'intitule Fragile Beauty, autour des photographies de la collection de Sir Elton John et David Furnish. Conçue à l'origine par le V&A à Londres pour dévoiler près de 300 tirages d'artistes de renommée internationale de 1950 à nos jours, la version du Jeu de Paume en propose une sélection resserrée. On y retrouve des poids lourds comme Robert Mapplethorpe, Herb Ritts, Nan Goldin, Diane Arbus, William Klein, Ryan McGinley, Ai Weiwei, Irving Penn ou Richard Avedon.
J'étais vraiment impatiente de la voir. Après tout, il s'agit de l'une des plus grandes collections privées au monde: plus de 7000 images rassemblées au fil d'une vie. En plus, en sortant du métro, j'ai été accueillie par une vue parisienne classique et magique, comme une petite mise en bouche.
Vue de Paris
Mais le Jeu de Paume est loin d'être aussi vaste que le V&A, et avec deux expositions qui se partagent le lieu, nous n'avons eu droit qu'à un aperçu de Fragile Beauty.
Je vais être directe : je n'ai pas été particulièrement impressionnée.
Non pas que les images ne soient pas marquantes ou iconiques. Elles le sont. Mais c'était précisément là le problème : l'impression de défiler devant un alignement de photographies vues et revues dans des dizaines de livres, de médias et de rétrospectives. Rien de nouveau, que du convenu.
La scénographie était plutôt fade : cinq salles, cinq thèmes prévisibles. «Célébrité» alignait les portraits habituels de Marilyn, James Dean, Sinatra, Ella Fitzgerald et MLK. «Mode» regroupait les éternels clichés Vogue d'Avedon et Penn. «Reportage» et «Identité» mettaient en scène ces images d’actualité puissantes mais omniprésentes de manifestations, de zones de guerre et de crises sociétales.
Irving Penn, Les Mains de Miles Davis
La seule salle bénéficiant d'un semblant de recherche scénographique était celle consacrée au « Désir » : le nu et la beauté masculine tapissant les murs externes, tandis qu'un cube blanc au centre isolait les contenus à caractère explicitement sexuel. Essentiellement du sex, drugs & rock 'n' roll des années 60 et 70. Des œuvres underground et provocatrices à l'époque, mais bien timides selon nos standards actuels.
Ryan McGinley
Au fond, cette exposition reste un beau témoignage d'une époque et une plongée fascinante dans les goûts d'un couple de collectionneurs mythiques. Mais, que ce soit à cause de la double curation (la sélection d'une sélection) ou d'un accrochage qui tentait de caser trop de cadres dans un espace restreint, c'est passé à côté en ce qui me concerne. Il aurait été bien plus captivant de découvrir des pépites méconnues issues de cette collection de 7000 pièces, en leur laissant de la place pour enfin respirer sur les murs.
Après, ce n'est que mon goût personnel. Je ne doute pas que la plupart des visiteurs aient été ravis d'admirer autant de tirages iconiques des 75 dernières années réunis au même endroit.
Le pire reste à venir
La seconde exposition était entièrement consacrée à Madeleine de Sinety. Le texte de salle indique lui-même que son « œuvre photographique unique, en couleur et en noir et blanc, reste relativement méconnue, bien qu'elle s'étende sur quatre décennies et deux continents : l'Europe (la France) et les États-Unis ».
Franchement, sans vouloir être cassante : ce n'est pas très surprenant qu'elle soit restée méconnue.
Elle a pris plus de 50 000 photos au cours de sa vie, et « cette exposition présente plusieurs séries de photographies, dont la plupart n'ont jamais été montrées ». Évidemment, sur 50 000 clichés, une poignée d'images présentées possède une vraie qualité photographique. Elle avait de la technique et quelques coups de chance.
Ce que j'ai du mal à comprendre, en revanche, c'est comment ce travail décroche un emplacement de premier choix dans une institution parisienne prestigieuse, alors que des photographes contemporains et historiques d'un talent fou se battent comme des chiffonniers simplement pour se faire exposer.
Madeleine de Sinety
Remarquez, elle coche toutes les bonnes cases : la nostalgie du monde rural, la pauvreté digne, les portraits en noir et blanc des traditions locales, la Française qui explore les Amériques, une famille et un mari très bien introduits… Marie-Antoinette avec un appareil photo, immortalisant la « vraie » vie des paysans français et des cheminots.
Pour être tout à fait honnête, j'ai vu des portraits de vaches avec bien plus d'expressivité dans des micro-expositions de quartier.